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COLONISATION ET PEUPLES COLONISÉS, EXPATRIÉS  Imprimer   Envoyer par mail
 


26 décembre 2005 / 23h16
- Les points d'interrogation des manuels

LE MONDE | 25.12.05
Les programmes et les manuels scolaires d'histoire ont bon dos. Les protagonistes du débat sur la colonisation leur reprochent tout et son contraire. Pour les députés de la majorité, qui ont adopté l'amendement à la loi du 23 février, exigeant des programmes de l'éducation nationale qu'ils "reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer", il était temps que les professeurs cessent de se battre la coulpe et transmettent "l'épopée de la plus grande France". A gauche, il est de bon ton de dénoncer l'occultation par l'enseignement du phénomène colonial.

La consultation des récents programmes d'histoire des lycées et des manuels qui les illustrent tend à contredire ces deux préjugés. Non seulement la colonisation figure dans les programmes, mais elle occupe une partie non négligeable des livres et donc, en principe, des cours. Loin de transmettre une vision manichéenne de la conquête coloniale et de ses conséquences, les cours, leur iconographie et les textes qui les illustrent proposent un récit complexe où les réalités sont plus questionnées qu'assénées.

Récente, la franche introduction de l'histoire de la colonisation au menu des lycées et collèges ne doit rien à l'actualité. Ni la loi de février ni l'émergence récente des "indigènes de la République", liant au passé colonial les difficultés d'intégration des enfants d'immigrés, n'ont évidemment contribué à l'élaboration de programmes qui datent de 1998, pour les collèges, et de 2002, pour les lycées. L'historien Jean-Pierre Rioux, inspecteur général honoraire de l'éducation nationale, rappelle que ces textes ont été conçus pour présenter une histoire plus européenne et non pour répondre à telle ou telle demande de mémoire.

Evoqué en classe de 4e, le "phénomène colonial" est réellement étudié en première pour les séries littéraire (L) et économique (ES) depuis 2004 et en terminale scientifique (S) depuis la dernière rentrée de septembre. Sous le titre "L'Europe et le monde dominé : échanges, colonisations, confrontations", les élèves de première sont invités à "s'interroger sur les causes de l'expansion européenne et la diversité de ses formes (économiques, politiques, culturelles...)". "Cette expansion, précise le programme, est un phénomène complexe : elle rencontre des résistances, elle nourrit des échanges et influe sur les cultures européennes." Le contenu est comparable pour les terminales S, dont le programme prévoit de consacrer huit heures de cours aux chapitres "La colonisation et le système colonial", puis "La décolonisation et ses conséquences".

Les neuf manuels qui se partagent le marché sont truffés de points d'interrogation. "Pourquoi coloniser ?", demande l'un d'eux (Hatier, première), confrontant un texte de Jules Ferry mêlant les justifications économiques et "civilisatrices" et l'article "colonies" du Grand Larousse posant "la supériorité de l'espèce blanche sur l'espèce noire". "Assimilation ou association ?", "Mise en valeur ou exploitation économique ?", "Civilisation ou acculturation ?", interroge le Nathan de terminale. L'Europe, "sûre de la supériorité de sa culture, se lance avec bonne conscience dans les conquêtes coloniales, persuadée d'apporter la civilisation aux races qu'elle estime "inférieures"", explique le même ouvrage.

Abondamment illustrés de gravures de l'époque magnifiant l'épopée coloniale dont le caractère de propagande est censé sauter aux yeux des élèves, les manuels montrent à la fois l'importance des conquêtes pour la puissance européenne et les méthodes utilisées pour soumettre les indigènes. Les écrits d'auteurs aussi différents qu'André Gide, Albert Londres ou Mongo Beti soulignent la violence du travail forcé pour la construction des chemins de fer ou l'exploitation des ressources.

Les livres scolaires s'intéressent aussi au "choc des cultures", qui "bouleverse les sociétés indigènes" et fait découvrir "l'art nègre" à l'Europe. Le Nathan propose une double page sur les "zoos humains" du Jardin d'acclimatation. Certains évoquent l'oeuvre d'éducation "réservée à une petite élite" et "l'effort médical qui, en abaissant la mortalité, suscite la croissance démographique des colonies" (Hatier). Défilent les photos d'un missionnaire enseignant la lecture aux petits Africains, d'un gouverneur français coiffé d'un casque inspectant des planteurs de café, mais aussi la mosaïque d'une Afrique partagée entre Européens.

Les colons sont rarement représentés, sauf dans les pages sur l'Algérie. Mais le lien entre colonisation et décolonisation est clairement établi. C'est une nouveauté, car "la décolonisation était plus étudiée que la colonisation jusqu'au début des années 1990", comme le rappelle Hubert Tison, président de l'Association des professeurs d'histoire et de géographie.

Depuis la fin des années 1950, en effet, l'actualité de la décolonisation, puis l'irruption dans les programmes de la seconde guerre mondiale avaient conduit à rayer l'étude du fait colonial. "Comme si les horreurs du XXe siècle s'étaient substituées à celles du XIXe", remarque Jean-Pierre Rioux. Cet effacement contrastait avec l'enseignement donné sous la IIIe République, qui présentait la colonisation comme source de prospérité et de fierté nationale, rappelle Alain Choppin, chercheur à l'Institut national de recherche pédagogique.

L'actuel retour de la colonisation sous une forme moins héroïque n'est pourtant pas exempt de critiques. Auteur d'une thèse sur la construction du discours africaniste, l'historienne Marie-Albane de Suremain souligne la "cécité des manuels sur le point de vue des colonisés" et la présentation figée des colonisateurs et des colonisés. Elle souligne l'ambiguïté de l'iconographie tirée de la propagande coloniale, qui, sous couvert de dénonciation des stéréotypes, risque de les perpétuer et renforce en tout cas une vision européocentrée.

Un phénomène est totalement absent des manuels : le lien entre décolonisation et émigration. (...)
Philippe Bernard et Catherine Rollot
POUR LIRE LA SUITE:
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-724342,0.html





Haut de page Article rédigé par Y.M - Source : lemonde.fr
 

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