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COLONISATION ET PEUPLES COLONISÉS, EXPATRIÉS  Imprimer   Envoyer par mail
 


12 décembre 2005 / 09h04
- Lettre ouverte au Ministre de l¹Intérieur de la République Française

Les deux écrivains martiniquais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau avaient écrit une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy en vue de son voyage. Extraits. par Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau LIBERATION.FR : mercredi 07 décembre 2005
DE LOIN.
M. le Ministre de l'Intérieur,

La Martinique est une vieille terre d'esclavage, de colonisation, et de néo-colonisation. Mais cette interminable douleur est un maître précieux : elle nous a enseigné l'échange et le partage. Les situations déshumanisantes ont ceci de précieux qu'elles préservent, au coeur des dominés, la palpitation d'où monte toujours une exigence de dignité. Notre terre en est des plus avides.

Il n¹est pas concevable qu'une Nation se renferme aujourd¹hui dans des étroitesses identitaires telles que cette Nation en soit amenée à ignorer ce qui fait la communauté actuelle du monde : la volonté sereine de partager les vérités de tout passé commun et la détermination à partager aussi les responsabilités à venir. La grandeur d'une Nation ne tient pas à sa puissance, économique ou militaire (qui ne peut être qu'un des garants de sa liberté), mais à sa capacité d'estimer la marche du monde, de se porter aux points où les idées de générosité et de solidarité sont menacées ou faiblissent, de ménager toujours, à court et à long terme, un avenir vraiment commun à tous les peuples, puissants ou non. Il n'est pas concevable qu'une telle Nation ait proposé par une loi (ou imposé) des orientations d'enseignement dans ses établissements scolaires, comme aurait fait le premier régime autoritaire venu, et que ces orientations visent tout simplement à masquer ses responsabilités dans une entreprise (la colonisation) qui lui a profité en tout, et qui est de toutes manières irrévocablement condamnable.

Les problèmes des immigrations sont mondiaux : les pays pauvres, d'où viennent les immigrants, sont de plus en plus pauvres, et les pays riches, qui accueillaient ces immigrants, qui parfois organisaient leur venue pour les besoins de leurs marchés du travail et, disons-le, en pratiquaient comme une sorte de traite, atteignent peut-être aujourd'hui un seuil de saturation et s'orientent maintenant vers une traite sélective. Mais les richesses créées par ces exploitations ont généré un peu partout d'infinies pauvretés, lesquelles suscitent alors de nouveaux flux humains : le monde est un ensemble où l'abondance et le manque ne peuvent plus s'ignorer, surtout si l'une provient de l¹autre. Les solutions proposées ne sont donc pas à la hauteur de la situation. Une politique d'intégration (en France) ou une politique communautariste (en Angleterre), voilà les deux orientations générales qu'adoptent les gouvernements intéressés. Mais dans les deux cas, les communautés d'immigrants, abandonnées sans ressources dans des ghettos invivables, ne disposent d'aucun moyen réel de participer à la vie de leur pays d'accueil, et ne peuvent participer de leurs cultures d'origine que de manière tronquée, méfiante, passive : ces cultures deviennent en certains cas des cultures du retirement. Aucun des choix gouvernementaux ne propose une véritable politique de la Relation : l'acceptation franche des différences, sans que la différence de l'immigrant soit à porter au compte d'un communautarisme quelconque ; la mise en oeuvre de moyens globaux et spécifiques, sociaux et financiers, sans que cela entraîne une partition d¹un nouveau genre ; la reconnaissance d'une interpénétration des cultures, sans qu'il y aille d¹une dilution ou d¹une déperdition des diverses populations ainsi mises en contact : réussir à se situer dans ces points d¹équilibre serait vivre réellement l¹une des beautés du monde, sans pour autant perdre de vue les paysages de ses horreurs.

Si chaque nation n¹est pas habitée de ces principes essentiels, les nominations exemplaires sur la base d¹une apparence physique, les discriminations vertueuses, les quotas déculpabilisants, les financements de cultes par une laïcité forcée d¹aller plus loin, et toutes les aides versées aux humanités du Sud encore victimes des vieilles dominations, ne font qu¹effleurer le monde sans pour autant s¹y confronter. Ces mesures laissent d¹ailleurs fleurir autour d¹elles les charters quotidiens, les centres de rétention, les primes aux raideurs policières, les scores triomphants des expulsions annuelles : autant de réponses théâtrales à des menaces que l¹on s¹invente ou que l¹on agite comme des épouvantails, autant d¹échecs d¹une démarche restée insensible au réel.

Aucune situation sociale, même la plus dégradée, et même surtout celle-là, ne peut justifier d¹un traitement de récurage. Face à une existence, même brouillée par le plus accablant des pedigrees judiciaires, il y a d'abord l¹informulable d'une détresse : c¹est toujours de l'humain qu'il s'agit, le plus souvent broyé par les logiques économiques. Une République qui offre un titre de séjour, ouvre en fait sa porte à une dignité humaine à laquelle demeure le droit de penser, de commettre des erreurs, de réussir ou d'échouer comme peut le faire tout être vivant, et cette République peut alors punir selon ses lois mais en aucun cas retirer ce qui avait été donné. Le don qui chosifie, l'accueil qui suppose la tête baissée et le silence, sont plus proches de la désintégration que de l¹intégration, et sont toujours très loin des humanités.
(...)
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http://www.liberation.fr/page.php?Article=343226



Haut de page Article rédigé par Y.M - Source : liberation.fr
 

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