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COLONISATION ET PEUPLES COLONISÉS, EXPATRIÉS  Imprimer   Envoyer par mail
 


12 décembre 2005 / 09h37
- On leur a volé leur âme en les privant de leurs racines

Raconte-moi ton histoire Nouvelobs du jeudi 8 décembre 2005 - n°2144
L'an dernier, la psychologue Martine Vantses s'est livrée à un travail d'écriture avec une classe de CM2 de l'école Romain-Rolland à Stains (93). Ce travail va déboucher sur un douloureux exercice de mémoire, mettant en lumière les blocages mentaux de ces enfants qui ne savent pas qui ils sont parce qu'on ne leur a pas dit d'où ils venaient

Ils sont 20 enfants de 10 ans, tous blacks ou beurs, pas une tête blonde, pas un seul Franco-Français. L'instituteur qui officie dans cette école depuis vingt-trois ans fait un peu figure de rescapé, ses anciens collègues sont maintenant réfugiés en Bretagne. Lui tient, m'explique-t-il, parce qu'il est un militant « trotskiste anarchiste ». Pour entrer en contact avec ces enfants, je commence par raconter à la classe mon histoire : un père immigré, macédonien de Grèce, une mère bretonne, orpheline à 6 ans. L'un et l'autre sont très peu allés à l'école, mon père dès l'âge de 7 ans gardait les moutons dans les montagnes des Balkans et devait les protéger des loups et des ours. Mes parents se sont rencontrés dans une ferme où ma mère était bonne à tout faire et mon père, vacher. Une histoire de pauvres comme la leur, même si la comparaison s'arrête là, c'est toujours un terrain d'entente.
Les enfants sont saisis, ils écoutent puis questionnent. Ils veulent savoir ce que j'écris, si je suis connue, si mon père, à force de travailler, s'est enrichi. J'écris leurs prénoms en alphabet grec, ils sont contents. Quand arrive leur tour de raconter leur histoire, une élève d'origine malienne, Sokona, commence par m'expliquer qu'elle a vu une femme qui ne se nourrissait que de cheveux, quand elle est morte elle en avait l'estomac rempli ; un autre, qu'il connaît un homme qui a eu 40 jumeaux avec la même femme. Tous crient, veulent parler. Moi, je panique : qu'est-ce qui les rend soudainement aussi « fous » ou, si on préfère, aussi surréalistes ? Je comprends que leur histoire à eux, personne ne la leur a racontée. La plupart ne savent pas où ils sont nés, d'où ils viennent, ils ignorent comment leurs parents sont arrivés en France.
J'insiste pour qu'ils écrivent les questions qui leur tiennent à coeur et auxquelles ils demanderont à leurs parents de répondre. Là, le déchaînement gagne les corps, la moitié de la classe est debout, Coundy saute à pieds joints sur sa chaise, Youssef s'empare du ballon de foot, Camélia titille ses voisins de devant avant de s'affaler sur sa table, la tête entre les bras. Elle n'en bougera plus, elle n'écrira pas un mot.
Quelques-uns arrivent à surmonter leur peur et commencent à écrire : «Est-ce que mon père m'aime?», écrit en préambule Rebeya, petite Algérienne qui se fait appeler Rébecca. «Est-ce que tu parles le russe?», compte demander Evangéliste à sa mère, congolaise comme lui. «Je ne veux pas écrire mon histoire», Sofiane pleure, je comprends au milieu de ses sanglots que son père est malheureux et qu'il ne veut lui poser aucune question. Coundy me crie : «Tu viens pour faire pleurer les enfants!» C'est le plus agité de la classe, celui pour lequel la directrice a dû faire plusieurs signalements. Certains écrivent avec passion, ils veulent tout savoir de leurs ancêtres, de leur pays, des jeux auxquels jouaient leurs parents quand ils étaient enfants, du métier qu'ils faisaient avant de venir en France.
Ils sont partis des questions plein leur cartable. Deux semaines plus tard, ils sont là avec leurs réponses.
Rébecca, face à la classe, devant le tableau, se prête la première à l'exercice de lecture des questions et des réponses qu'elle a recueillies auprès de sa mère : «Est-ce que mon père m'aime? -Non, il ne t'a jamais aimée.» Coundy intervient : «Qu'est-ce que ça te fait de savoir que ton père t'aime pas?» «Je le savais», répond Rébecca avec assurance. Je précise quand même qu'elle ferait mieux de demander à son père, peut-être que lui ferait une autre réponse.
C'est au tour de Coundy, il a demandé à son père quels étaient les métiers de ses deux grands-pères : «Docteur et commerçant.» Silence... «Qu'est-ce que ça t'a fait de savoir que ton grand-père était docteur et l'autre commerçant?», interroge Sofiane. «Ça m'a sauvé!», répond Coundy tout à trac. Estomaquée, je demande : «Pourquoi dis-tu que ça t'a sauvé? -Parce que ça m'a sauvé!»
Qu'y a-t-il à ajouter ? Rien, sinon qu'on leur a volé leur âme en les privant de leur histoire, de leurs racines. Ce qui est pénible, ce n'est pas de travailler avec ces élèves, c'est l'isolement que l'on ressent. On est au bout du monde dans ces quartiers, dans ces écoles. Personne avec qui échanger, avec qui être créatif, trouver l'élan nécessaire pour sortir des impasses. L'instituteur, la directrice sont seuls avec des élèves qui ne peuvent pas acquérir les savoirs de base, apprendre le français, les mathématiques, tant qu'ils sont envahis par la conscience vague d'un malheur sur lequel ils ne peuvent pas mettre de mots, celui de leurs parents. Sans ces mots, sans cette prise de conscience, on les laisse dans un no man's land, dans cette friche qui les entoure et les habite.
Ces enfants sont laissés dans l'ignorance de ce que sont leurs parents, donc de ce qu'ils sont eux-mêmes. Et on s'étonne ensuite de leurs faibles capacités intellectuelles. Pourtant, ils sont intelligents, capables d'établir des liens, de réfléchir, de s'étonner. N'est-ce pas le silence de leurs parents, chargé de souffrance, qui les empêche d'apprendre, qui les rend sourds au reste, comme s'ils n'entendaient que cela ?
(...)

POUR LIRE LA SUITE
Martine Vantses est psychologue clinicienne, Feya Reggios est docteur en psychologie, professeur des universités, membre de la Société psychanalytique de Paris.
http://www.nouvelobs.com/dossiers/p2144/a289623.html



Haut de page Article rédigé par Y.M - Source : nouvelobs.com
 

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