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COLONISATION ET PEUPLES COLONISÉS, EXPATRIÉS  Imprimer   Envoyer par mail
 


12 décembre 2005 / 09h42
- Colonialisme : l'héritage révolutionnaire

Editorial du Nouvel Observateur, 8/12/05, Jean Daniel
A la question de savoir s'il y a eu des côtés positifs de la colonisation, personnellement je réponds : oui. Dans certains cas et selon certains critères : oui. Je ne parlerai, bien sûr, ni des routes, ni de la sécurité, ni des hôpitaux, ni de la lutte contre les épidémies, ni de la diminution de la mortalité infantile, ni de l'incitation à entrer dans la modernité industrielle, etc. Tout cela, qui a été salutaire, immense, parfois même considérable, ne saurait justifier à un degré quelconque et selon nos actuels critères éthiques la violation d'une souveraineté, la dépersonnalisation d'une société, l'aliénation des populations, l'humiliation transformée en système de gouvernement et les massacres répétés de tribus entières.
Je sais bien qu'il s'est trouvé un historien français, René Grousset, pour s'être allègrement félicité de ce que la Gaule ait été occupée par les Romains et que Vercingétorix n'ait pas vaincu à Alésia. Notre historien frémissait à l'idée que les Gaulois auraient pu simplement suivre leur destin qui eût été, selon lui, inférieur à celui des Celtes d'Irlande. Mais nous n'avons plus le droit de jouer avec ce relativisme historique, nous qui avons mis fin à la justification « civilisatrice » du colonialisme par la Charte des Droits de l'Homme et qui croyons savoir désormais ce que sont un crime de guerre et un crime contre l'humanité.
Cela établi, je pense que la colonisation française a eu paradoxalement un aspect nettement positif, celui d'enseigner aux colonisés tous les principes qui condamnent la colonisation et qui, en fait, incitent à s'insurger contre elle. Habib Bourguiba et Sékou Touré ont déclaré que la violence coloniale avait tiré de la torpeur leurs peuples endormis et qu'elle avait accouché d'une nouvelle nation. Mais les Français ont rendu leur entreprise encore plus suicidaire en faisant de l'Algérie trois départements français où la loi métropolitaine devait en principe s'appliquer partout. Les professeurs, les avocats, les juges et les administrateurs qui avaient une conscience civique déconstruisaient, dans leur discipline, la loi des militaires et la domination des colons. Contre la logique d'une évolution qui les aurait conduits à devenir minoritaires en accordant à chacun le statut de citoyen, les Français se sont empressés de recourir à un racisme très camouflé. Un Code de l'Indigénat justifiait la différence, donc l'infériorité, des indigènes.
Ce refus de la citoyenneté aboutissait à faire des Algériens des étrangers dans leur propre pays. Ils habitaient sur leur territoire débaptisé en devenant des apatrides. Lorsqu'ils se résignaient à accepter, pour s'exprimer, les voies d'un système électoral même restreint, on n'hésitait jamais à truquer cyniquement les élections. C'est dans ces moments-là que les libéraux européens - enseignants, syndicalistes ou jeunes militants de gauche - ont trouvé cette situation insupportable et l'ont fait savoir avec une solennité dont je ne vois guère de trace dans nos livres d'histoire.
Pour mieux illustrer encore les singularités du colonialisme français et pour rappeler les occasions perdues, je vais maintenant évoquer une époque lointaine. Entre les deux grandes guerres du xxe siècle, dans une ville chantée par les poètes qui s'appelle Blida, le principal établissement scolaire français avait pour nom : « collège colonial » - une dénomination en somme plutôt franche. Dans ce collège, la plupart des élèves étaient français. Les élèves algériens étaient presque tous kabyles et premiers en français.
C'était l'époque du Front populaire et les passions politiques n'épargnaient pas les collèges. Dans la cour de récréation, les gosses organisaient des équipes sportives de droite ou de gauche. Un professeur, alsacien, royaliste et raciste, n'était remarqué qu'en raison de sa germanophobie obsessionnelle. Deux autres avaient, eux, une image de gauche anticléricale et républicaine. Il y a encore, en 2005, des survivants de ces classes qui se souviennent du charisme, de l'ascendant et de la flamme de ces jeunes enseignants.
L'un d'eux, Marcel Domerc, avait une audience qui dépassait de beaucoup sa classe, son collège et sa ville. On parlait de lui à Alger. C'était parfois pour lui seul que l'on choisissait notre collège. Il récitait Molière et Hugo et il savait faire aimer Romain Rolland, Jules Romains, Roger Martin du Gard. Il s'adressait à des enfants de 13 ans comme s'ils étaient tous destinés à la littérature et au socialisme.
Si j'évoque cette histoire, c'est que, parmi les élèves algériens qui suivaient dévotement les cours de nos deux professeurs, figuraient des adolescents qui allaient devenir des chefs de file illustres de la future révolution algérienne. Citons des noms : Ben Khedda, Saad Dahlab, Abane Ramdane, Ali Boumendjel, M'hamed Yazid, et plusieurs membres de la famille bien connue des Oussedik. Marcel Domerc eut aussi pour élève, lorsqu'il enseigna à Alger, l'actuel ministre algérien des Affaires étrangères, M. Mohamed Bedjaoui. Tous ces adolescents s'imprégnaient ainsi de l'histoire des luttes révolutionnaires du peuple français qui devait nourrir plus tard leur propre combat pour l'émancipation de leur pays.
Tous ces gens avaient l'impression de vivre dans un climat où le péché colonial pouvait être effacé par la fraternité des compagnons de lutte. En quoi les prolétaires qui défilaient le poing levé en chantant « l'Internationale » pouvaient-ils être tenus pour responsables des massacres perpétrés par les généraux et de la spoliation des indigènes par les colons ? On ne voit pas qu'un tel sentiment, fût-il illusoire et condamné à l'échec, ait existé dans les empires britannique, portugais ou hollandais.
Les Français que l'on appelait « libéraux » défendaient l'idée que la Révolution de 1789 véhiculait des valeurs universelles supérieures à tous les nationalismes. Une minorité d'intellectuels algériens n'était pas loin de partager cet état d'esprit. Parmi eux figurait le futur premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne, Ferhat Abbas. Il serait très important que nos nouveaux « indigènes de la République » soient conduits à méditer sur cette dimension du colonialisme français et sur le fait que des colonisés veuillent s'insérer dans l'histoire révolutionnaire de leurs colonisateurs.
On sait que les illusions et même les espérances disparurent d'un seul coup après les massacres de Sétif en mai 1945. Après ces journées-là, deux écrivains qui allaient devenir grands, Albert Camus et Kateb Yacine, l'un chrétien, l'autre musulman, tous deux algériens, devaient décider que c'était la fin de l'Algérie française. Un historien français, né en Algérie lui aussi, eut le véritable génie de se pencher avec une véhémence jamais dépourvue de rigueur sur le passé du Maghreb. En 1953, la publication du grand livre de Charles-André Julien, « l'Afrique du Nord en marche. Nationalismes musulmans et souveraineté française », a constitué un événement décisif pour les générations de colonisés qui allaient arracher leur émancipation comme pour les Français qui devaient entrer en politique avec l'anticolonialisme. Notons tout de même au passage qu'il fallait, à l'époque, pour diffuser les idées de Charles-André Julien, un peu plus de courage qu'il n'en faut aujourd'hui pour les répéter en les déformant.
Lorsque je lis un livre important comme celui de M. Olivier Le Cour Grandmaison (1), je me dis que, sans mon passé, sans l'enseignement de Charles-André Julien, sans mes liens avec les écrivains maghrébins francophones, sans le souvenir de Jacques Berque et sans, enfin, la lecture, aujourd'hui, de l'admirable réponse faite à Le Cour Grandmaison par Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet (2), je pourrais être très sensible aux arguments de ceux qui, comme les « indigènes de la République », font du colonialisme une essence immuable et le critère absolu de toutes les barbaries. En dépit de l'imposante richesse de son érudition et, contrairement à Charles-André Julien, M. Le Cour Grandmaison prend le risque, en parlant d'extermination et de génocide, de suggérer aux jeunes Français issus de l'immigration que la nation dont ils sont les citoyens a voulu rayer de la carte la patrie de leurs parents. Je redoute que son livre ne devienne en mal ce que fut en bien, pour notre génération, le livre de Charles-André Julien. Comme Frantz Fanon s'est opposé à Germaine Tillion. Je souhaite qu'une anthologie soit faite de tous les textes des leaders et des intellectuels maghrébins, africains et antillais qui, de Bourguiba à Ferhat Abbas, de Senghor à Césaire et bien d'autres(...)
POUR LIRE LA SUITE
http://www.nouvelobs.com/articles/p2144/a289656.html
(1) « Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l'Etat colonial », par Olivier Le Cour Grandmaison (Fayard).
(2) Dans la revue « Esprit », décembre 2005.


Jean Daniel




Haut de page Article rédigé par Y.M - Source : nouvelobs.com
 

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